L’hebdomadaire capois «Le Nouveau Monde»

Comme si ses propriétaires, Luc Foucher et Gérard de Catalogne, avaient le regard toujours rivé sur cet antre de pouvoir  – le pressentiment que, quelques années plus tard, tout le destin de leur œuvre allait être joué dans la capitale politique, économique, sociale et culturelle d’Haïti – l’hebdomadaire  «Le Nouveau Monde», édité et fondé au Cap-Haitien le 18 janvier 1958, tenait son administration dans cette ville du Nord historique (2, rue du Conseil) et ouvrait, parallèlement, un bureau de représentation et centre de distribution (76, rue du Magasin de l’État) à Port-au-Prince, haut lieu de concentration géographique d’un fort pourcentage du lectorat haïtien.

Il n’est rien d’étonnant que cet hebdomadaire dominical du Cap-Haitien ait envisagé de faire un grand saut historique vers la conquête de la capitale, puisque la région Nord du pays, dans l’imaginaire collectif, était longtemps présentée comme un grand bastion d’intellectuels, de lettrés. Et la ville du Cap-Haitien, elle-même, considérée comme le berceau de la presse écrite haïtienne pour avoir – déjà en 1804, peu après l’Indépendance du pays – donné naissance à «La Gazette politique et commerciale d’Haïti ». Le directeur de cet hebdomadaire, Gérard de Catalogne – s’exprimant à l’occasion du premier anniversaire de l’œuvre cofondée avec Luc Foucher – affichait ses ambitions, avec cette rare et fière arrogance : «Nous avons la prétention de faire du Nouveau Monde pour Haïti ce que la «Dépêche de Toulouse» est pour la France, ce que le «Manchester Guardian» pour la Grande Bretagne, le « Chicago tribune » pour les États-Unis[1]. »

Prétention! Oui. Présomption! Non. De fait, l’hebdomadaire «Le Nouveau Monde», fleuron de la presse écrite haïtienne, était d’une facture qui n’avait rien à envier de ce qui se faisait de mieux en Occident. D’une assez bonne présentation, il aménageait, dans ses colonnes, des articles, des textes d’une qualité, syntaxique et grammaticale, exceptionnelle. La ligne éditoriale ne trompait pas. L’hebdo capois entendait mener un long combat pour la décentralisation d’Haïti, en déplaçant l’épicentre de l’actualité, des faits et des événements, de Port-au-Prince vers les villes de province. L’hebdomadaire «Le Nouveau Monde» dénonçait l’enclavement et l’exclusion des villes de province au profit de la «République de Port-au-Prince». Ainsi, il appelait, de tous ses vœux, une Haïti unifiée, inclusive où la décentralisation et le régionalisme  jetteraient les bases de l’unité nationale[2]. Le ton de l’hebdomadaire capois était sans équivoque. Il fallait à tout prix entreprendre la grande croisade pour le relèvement des provinces d’Haïti.

L’hebdo du Cap n’y allait pas de mainmorte. Il appliquait une formule éditoriale soutenue par une large variété de rubriques, assez avant-gardistes, au nombre desquelles il faut signaler : «Le trou de la serrure»   qui faisait un tour complet des faits saillants ponctuant l’actualité nationale. «Allo ! Haïti (La Gazette de Port-au-Prince)» présentait un résumé complet des principaux faits et événements de la capitale. «Le journal des journaux» relayait les points de vue des principaux journaux occidentaux. «Le Nouveau Monde Travel news» s’adressait aux lecteurs anglophones dans leur langue. «La mode, mesdames» s’intéressait au public féminin. «Les jeux de l’humour et du hasard» entendait capter le lectorat à partir d’activités ludiques. «La scène et l’écran» analysait les dernières réalisations cinématographiques. «La vie internationale» commentait les événements internationaux…

Aussi, dans les toutes premières années de son existence (1959-1960-1961), l’hebdomadaire «Le Nouveau-Monde» se distinguait-t-il par sa remarquable liberté de ton et une indépendance éditoriale qui pouvait surprendre, en ce début de la présidence de François Duvalier. Cet extrait tiré d’une livraison de l’hebdomadaire capois pourrait témoigner de sa très grande indépendance par rapport au régime du Dr Duvalier : « Le Nouveau Monde, sans se laisser intimider ni par les tentatives de représailles, ni par les coups d’épingle, a ouvert un débat qui s’imposait, du fait de l’incompréhension et de l’incompétence des uns et des autres[3] ». Entre temps, l’hebdomadaire allait faire le grand saut en transférant son siège social à Port-au-Prince, vers la fin des années soixante, quittant le Cap-Haïtien à jamais.

Par contre, vers 1965, un changement, très significatif, a été noté dans la ligne éditoriale et le ton de l’hebdomadaire qui tendait, progressivement, à devenir la caisse de résonance du duvaliérisme. Des articles encenseurs et des éditoriaux dithyrambiques en faveur du pouvoir en place mettaient à mal  son objectivité et sa crédibilité d’autrefois. Lors du septième anniversaire de cet hebdomadaire du Cap, présentant ses vœux, dans une lettre adressée au directeur de Catalogne, le président François Duvalier a déclaré : « Le Nouveau Monde…cherche à guider, à expliquer à la nation les objectifs de la révolution duvaliériste, à en marquer la nécessité et à mettre en relief les effets bienfaisants d’une politique générale hardie et dynamique[4] .» Depuis, l’hebdomadaire «Le Nouveau Monde» était devenu le fer de lance de la propagande duvaliériste. La nomination de M. Gérard de Catalogne, au poste de directeur général de l’Office national du Tourisme et de la Propagande (ONTP), à l’occasion de l’inauguration de l’aéroport international Maïs Gâté, le vendredi 22 janvier 1965, n’avait étonné personne. Les bruits de couloir le présentaient déjà comme le conseiller spécial, l’éminence grise du président François Duvalier.

Le quotidien national «Le Nouveau Monde»

De fait, l’hebdo dominical du Cap-Haitien, ayant pour fondateurs et propriétaires Luc Foucher et Gérard de Catalogne, transféré à Port-au-Prince, n’allait pas tarder à se transformer en quotidien, le 18 janvier 1967. Tout laissait croire que cette conversion, cette nouvelle périodicité, s’était réalisée sous l’impulsion du Dr François Duvalier qui aménageait, peu à peu, dans le pays, le terrain d’une «présidence à vie», d’une longue dictature héréditaire, de père en fils. Aussi a-t-il été essentiel que tout le «projet éditorial» de ce journal d’État ou de gouvernement, «Le Nouveau Monde», s’aligne très net, en toute logique, sur la politique de l’État dictatorial duvaliérien qui devait prendre corps et, ainsi, constituer un des plus importants instruments du régime pour jeter, puis consolider les bases idéologiques de son pouvoir ou, mieux, pour vulgariser les lignes doctrinales de ce qu’il a appelé la «révolution duvaliériste».

Tout, à l’époque, s’y prêtait. Le contexte géopolitique mondial, en ce qui a trait à l’organisation politique des Etats répartis, en bloc, sous le parapluie de deux grandes puissances menant, lors, une «guerre froide». Et puis, la nature même du journalisme qui, dans ses transformations, a préconisé, à travers le monde, une presse d’opinion ou de commentaire.

Mais le débat pouvait se situer à un autre niveau. Le quotidien «Le Nouveau Monde» était-il un journal d’État ou de gouvernement ? Une propriété privée ou publique ? Une institution privée de l’État ou publique au service de l’État ? La démarcation n’a jamais été faite clairement ou formellement, au départ. Comment pouvait-il en être autrement, en ce temps-là ? Puisque, dans sa nature même, la dictature duvaliérienne confondait l’État avec le gouvernement, les intérêts du régime avec ceux  de la population entière ou de la nation. Le pays appartenait à la famille Duvalier. Voire même… Toutefois, la démarche initiée par le père allait donc suivre une procédure institutionnelle durant le règne du fils. Le président Jean-Claude Duvalier a choisi une de ces dates mythiques, fétiches, ou mystiques, le 22 septembre 1977, journée de commémoration des 20 ans de la révolution duvaliériste, pour lancer ce processus de «nationalisation»  du quotidien «Le Nouveau Monde». Cette mutation de «Le Nouveau Monde» en journal d’Etat ou de gouvernement s’est opérée sous la direction d’Ulysse Pierre-Louis qui avait pris le soin de stopper la numérotation de l’ancienne livraison au 3321, le mardi 20 septembre 1977, et de lancer la nouvelle série  le 26 septembre 1977.

Le quotidien d’État «Le Nouveau Monde»
Directeur, fondateur et propriétaire de l’ancien hebdomadaire, M. Gérard de Catalogne a été, tout naturellement, le premier directeur du quotidien d’Etat ou du régime : «Le Nouveau Monde» dont le premier numéro a paru le… X. Depuis, sans interruption ou presque, ce journal a fonctionné jusqu’à la chute de ce régime en février 1986 et a même innové pour avoir initié un processus de modernisation technique dans le domaine de la presse, en utilisant, vers la fin des années 70, l’impression «off set» qui était, jusqu’alors, la chasse gardée des seules imprimeries en Haïti. Logé, dans un premier temps, près de l’Office des Postes, au Pavillon Proche-Orient de la Cité de l’Exposition du Bicentenaire de Port-au-Prince, le quotidien d’Etat «Le Nouveau Monde», par la suite, a été transféré, jusqu’à sa disparition en 1986, à l’Avenue Pie XII de cette cité, au local désaffecté du Service hydraulique.

Le journal d’Etat «Le Nouveau Monde» – de son début (en 1967) à sa disparition (en 1986) – est donc resté fidèle à la ligne éditoriale tracée par les idéologues et penseurs, très proches du régime, au nombre desquels devait se détacher le président François Duvalier lui-même, déjà très présent, en tant qu’intellectuel et chercheur, dans les grands débats d’idées, dans l’expression des courants de pensée à travers la presse haïtienne. Comme, d’ailleurs, la plupart des directeurs successifs de ce journal : Gérard de Catalogne, Walter Préval, René Piquion, Ulrick Saint-Louis, Ulysse Pierre-Louis, Jean Narcisse et Jean A. Magloire. Aussi «Le Nouveau Monde» a-t-il, très souvent, accordé, dans ses nombreuses colonnes, beaucoup plus d’espace aux textes d’opinion, de commentaire, aux dépêches d’agences internationales, très prisées à l’époque, qu’à la couverture des faits et événements reflétant la réalité sociopolitique et socio-économique de la population haïtienne en général ou, mieux, relatant les conditions d’existence des citoyens et des communautés.

À preuve, en «l’an XXIX de l’Ère duvaliérienne», à sa dernière livraison, le 6 février 1986, «Le quotidien national et international d’Haïti, Le Nouveau Monde» – dont le directeur, administrateur et gérant responsable a été M. Jean A. Magloire – a fait, totalement, l’impasse sur les manifestations de rue qui ont, finalement, débouté le régime duvaliériste, tôt, le lendemain matin. S’il faut excepter un texte, à l’allure éditoriale, titré : «Rendons grâce à Dieu», qui, de manière très allusive et anachronique, a parlé des événements politiques pour, en fait, magnifier la grande ouverture d’esprit du régime qui aurait eu la vertu de lancer une « réforme politique et constitutionnelle…», à travers une loi de mai 1985 traitant de l’organisation et du fonctionnement des partis politiques. Bref…

La création de ce quotidien, en dehors de toutes ces considérations, était-ce un choix, conscient ou inconscient, d’intervention de l’État haïtien, dans un domaine spécifique de l’organisation politique de la société ? Somme toute, quelques années après son accession à la magistrature suprême de l’Etat, Jean-Claude Duvalier, héritant du pouvoir de son père, a procédé à la création de deux autres media, cette fois, électroniques, la radio nationale (le 22 avril 1977), puis, la télévision nationale (le 23 décembre 1979), fermant ainsi la liste des medias d’Etat de masse existant en Haïti jusqu’ici. De ces trois medias, le quotidien est la principale, du moins, la grande victime de tous les aléas politiques de l’après Duvalier, occasionnant sa disparition récurrente, de courte, moyenne ou de très longue durée. Changeant, au gré des conjonctures, parfois de nom, souvent de dirigeant et de personnel, très rarement d’orientation, le journal d’État a traversé la longue période de transition du pays vers la démocratie dans des situations de réveil excité ou d’éclipse totale.

 

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