Journal «L’Union», version Namphy
Le même scénario de l’après-février 86 s’est rejoué, quand les Forces armées d’Haïti (FADH) ont réalisé, le 19 juin 1988, le premier coup d’État de la période de transition, renversant le gouvernement constitutionnel du président Lesly F. Manigat, quatre mois après son installation, au profit du général Henry Namphy. Les données de la conjoncture semblaient exiger un grand coup de balai pour effacer les traces de l’ancien régime.  Ainsi, le quotidien d’Etat «Le Progressiste Haïtien», créé quelque quatre mois  plus tôt, a dû entrebâiller ses portes pour reparaître, plus d’un mois après, cette fois sous le nom de : «L’Union», à partir d’un décret pris par le gouvernement militaire du général Henry Namphy, le 1er juillet 1988.

Sur le rapport du ministre de l’Information et la Coordination, le colonel Acédius Saint-Louis, ce Décret, paru au journal officiel «Le Moniteur», en date du 7 juillet 1988, crée « un organisme autonome dénommé : « L’UNION » tout en définissant ses attributions, ses objectifs ainsi que son organisation et son fonctionnement. » Dans l’un des considérants de ce décret, il est bien indiqué que le journal «Le Progressiste Haïtien… ne répond plus aux objectifs qui ont justifié sa création». Ainsi, le journal d’État – publié sous le label «L’Union», dans sa première version, et logé à la même adresse de l’Avenue Pie XII à Port-au Prince –  a hérité donc de toutes les infrastructures de «Le Nouveau Monde» transformé en «Haïti Libérée», en «Le Progressiste Haïtien», gardant, en partie, le personnel technique et de soutien, utilisant le même matériel avec un nouveau  directeur général, M. Willem Roméus.

Dans son premier numéro des mardi 9 et mercredi 10 août 1988, le journal «L’Union» a réservé sa une à une «tournée triomphale du président Namphy dans le Sud». Qui a été directeur pour combien de temps ?

Journal «L’Union», version Avril
«De coup d’État en coup d’État», «de général en général», Prosper Avril, très vite, dans ce tango de militaires, a succédé à Henri Namphy, le 17 septembre 1988, entraînant d’autres changements dans l’itinéraire de ce quotidien qui a dû palpiter au rythme des bouleversements politiques de la transition.

Durant le règne du général Prosper Avril (septembre 1988  – mars 1990), le journal «L’Union» a été, tour à tour, dirigé par MM. Max Abner Étienne et Joseph J. Bataille. Sous le leadership de ces deux directeurs, le journal d’État a, naturellement, basculé dans la propagande en faveur du nouveau messie et de son nouvel évangile. Les éditoriaux élogieux présentaient le général Avril comme un « patriote et un humaniste » qui œuvre pour le bonheur national. Parallèlement, l’opposition politique a été accusée de tous les maux de la République par chroniqueurs, éditorialistes qui ont condamné «l’attrait du vide» caractérisant certains hommes publics haïtiens[6], lesquels ont développé, selon eux, «un attachement viscéral» pour la catastrophe ou le chaos. Les grandes et réelles persécutions politiques exercées contre certains leaders de l’opposition de l’époque, la forte intolérance des partisans du régime et la flambée des manifestations de contestation devaient conduire à la chute du général Avril en mars 1990.

La parenthèse politique du général fermée par un accord, plus politique que constitutionnel, sur un juge de la Cour de cassation, en la personne d’une femme, Me Ertha Pascal Trouillot, le quotidien d’État  «L’Union» allait voguer encore une fois vers un nouvel horizon. 

Journal «L’Union», version Trouillot
Juge à la Cour de cassation, Me Ertha Pascal Trouillot a écrit l’histoire en devenant la première femme à accéder à la magistrature suprême de l’Etat haïtien. Au cours de la présidence provisoire de Mme Trouillot, le pays respirait un air de «démocratie» et toutes les institutions étatiques dégageaient cette atmosphère de tolérance. C’est dans cette conjoncture que l’écrivain Gary Victor a été installé, le 30 mars 1990, comme directeur du journal d’État «L’Union». Sous la gouverne de ce dernier, le journal d’Etat a regagné, peu à peu, la confiance des lecteurs par une certaine objectivité et une certaine indépendance dans sa ligne éditoriale. En rompant avec l’orientation précédente, «L’Union» a donné, en quelque sorte, une certaine allure de journal d’État et de service public.

Une atmosphère politique de détente relative, bien instaurée par le gouvernement Trouillot, qui a servi , sans nul doute, au bon fonctionnement du journal et, plus particulièrement, à celui du pays et conduit, finalement, à la tenue des élections démocratiques, réalisées le 16 décembre 1990, lesquelles ont proclamé la victoire à la présidence de Jean-Bertrand Aristide, le «prêtre des pauvres des bidonvilles».

Journal «L’Union», version Aristide I
En prenant les rênes du pouvoir, l’ancien vicaire de Saint-Jean Bosco, Jean Bertrand Aristide, a fait choix de l’écrivain Pierre Clitandre comme directeur du Journal «L’Union».

Journal «L’Union», version coup d’État ?
Les Forces armées du pays ont réalisé un coup d’État, le 30 septembre 1991, plus sanglant que tous les autres, pour déloger, sept mois après sa prestation de serment, le père Jean-Bertrand Aristide, ce président élu constitutionnellement et démocratiquement. La contestation était déterminée, forte et vindicative d’autant que le prêtre-président jouissait d’une immense popularité auprès des habitants des bidonvilles et des couches défavorisées du pays. Aussi la répression exercée par les militaires était-elle disproportionnelle, question de mater, de réprimer tous les mouvements de résistance contre ce coup d’Etat qualifié de «correction démocratique».

Durant les sombres années des régimes, issus de ce coup d’État militaire et qui se sont succédé, le journal d’État «L’Union», avec William Régis comme directeur, s’est transformé en une véritable machine de propagande contre l’ex- président Aristide et le mouvement pour le retour de celui-ci, assimilé, par certains, a un retour à l’ordre constitutionnel en Haïti. Ainsi, dans chaque édition de ce quotidien d’État, se menait une vraie bataille «idéologique» frisant la démesure de la propagande pernicieuse, vile et vaine. Les colonnes de ce quotidien d’État étaient donc consacrées à une litanie de témoignages réels ou fictifs racontant, sur tous les tons, les méfaits et les exactions du pouvoir lavalas dont le supplice du collier enflammé, «Pè Lebren», était le symbole. Tous les articles d’opinion, de commentaire, toutes les réflexions, publiées par le journal, présentaient ce côté macabre du régime lavalas. Toutefois, les répressions systématiques et les actes attentatoires aux vies et aux biens des partisans du père Aristide et d’autres membres de la population étaient passés sous silence.

À partir de 1992, le quotidien d’État « L’Union » allait connaître une longue période d’éclipse. En effet, le journal de l’avenue Pie XII a cessé de paraître, en dépit du retour de l’ancien président, restauré dans ses pouvoirs par la communauté internationale.

Journal «L’Union», version Aristide II
Le retour à l’ordre constitutionnel, le 15 octobre 1994,  n’a rien changé au sort du quotidien national. Réapparu en octobre 2002, sous la direction de Mario Dupuy, le journal d’État « L’Union » a fait peau neuve, en changeant de logo et en présentant en couleur sa première page. Toutefois, la modernisation technique du journal ne s’accordait pas à son contenu. En effet, le fantôme de la propagande présidentielle hantait toujours les esprits des dirigeants de l’organe d’État. L’Union était vassalisée en instrument de propagande du parti Fanmi Lavalas et du président Aristide. Les aveuglements de uns et l’irresponsabilité politique des autres entraînèrent la « démission »  forcée de l’apôtre de la théologie de la libération le 29 février 2004 qui marquera aussi la seconde éclipse du journal «L’Union» de février 2004 à  févier 2017.

De la dernière réapparition du Journal «L’Union»
L’administration Moïse/Lafontant – au nombre des décisions prises pour créer ou renforcer les institutions indispensables au bon fonctionnement du pays et de la société – a exprimé sa volonté de restructurer les media d’État, de remettre sur pied le quotidien «L’Union», fermé depuis plus d’une dizaine d’années. Une décision très ambitieuse – compte tenu des dégâts causés aux structures, déjà vieillottes, de cette institution par cette très longue période d’inactivité – et dont la témérité se justifie par ce souci premier de répondre à cette exigence constitutionnelle faite, particulièrement, au président de la République, d’être garant du bon fonctionnement des institutions publiques.  Version 2017

En fait, toutes les structures de cette institution s’étaient totalement effondrées ; les derniers locaux, abritant ce quotidien d’Etat, n’existent plus ayant subi les lourdes conséquences du séisme de 2010 ; le matériel administratif et les équipements techniques dispersés n’ont pas résisté à l’usure du temps. Le personnel a été, longtemps déjà, démobilisé et dispersé. Il a fallu tout recommencer, tout reprendre, comme s’il fallait créer une nouvelle institution.

Consciente du rôle déterminant d’un quotidien dans toute société moderne, en raison de ses fonctions essentielles et, surtout, de la conformité qu’il confère encore, dans le système juridico légal haïtien, à nombre de faits et actes de la vie courante, l’administration Moïse/Lafontant a posé l’un des premiers actes administratifs et légaux, en vue de la remise sur pied effective du journal «L’Union», en nommant, par arrêté en date du 24 mars 2017, un directeur général, en la personne du journaliste, Pierre Manigat, Junior.

L’idée primordiale, fondamentale – exprimée à travers toutes les réunions, discussions au niveau du Cabinet du président autour de cette réouverture et traduite dans la feuille de route confiée à la chaîne d’intervenants directs et indirects dans ce dossier – c’est de remettre sur pied une institution qui puisse être pérenne, stable, fiable. Tant sur le plan de l’application d’une politique éditoriale axée sur l’offre d’un service public accessible à tous, sur la défense de l’intérêt commun ou général, que sur le plan, très capital, d’une gestion financière et économique rationnelle et saine. Des considérations et des mesures financières et/ou managériales, rationnelles et fiables, susceptibles de permettre à l’institution de résister à tous les aléas politiques, économiques et d’assurer la livraison d’un journal sur une base régulière et durable.

« À quoi peut bien servir de ressusciter un imprimé à l’ère des Nouvelles technologies de l’information et de la communication(NTIC) ? », peut-on, encore, se demander ? Le directeur général de  ce quotidien d’État, lors de son discours d’investiture, a tenté de répondre à cette question : « Jusqu’ici, nous n’avons pas vu les pays les plus avancés, en matière des NTIC, se débarrasser de leurs quotidiens, comme des meubles encombrants. Tout près de nous, nos voisins conservent précieusement la vie de leur «Listin Diario», de leur « Diario Libre », associant le monde virtuel au monde matériel, en fonction de la dynamique sociale, des progrès techniques et économiques… Le quotidien «L’Union», pour être l’expression du service public, sera accessible à ceux qui ont accès à l’internet et à ceux qui restent encore accrochés à l’odeur et à la sensation tactile de l’imprimé. A travers le monde, l’imprimé continue de servir à écrire l’histoire au quotidien. L’histoire de la France, par exemple, à travers les pages de Libération ou de Le Monde… Ce pays qui constitue le modèle communicationnel de système mixte privé/public que nous avons tendance à adopter…», a-t-il avancé.

Il a précisé, par ailleurs, que «… tant qu’un autre choix ne soit fait, un jour, par nos législateurs et nos décideurs politiques, il incombera, encore et toujours, à l’État de veiller au fonctionnement normal et régulier des medias d’État. Au risque de faillir à l’une, si ce n’est à la toute principale, de ses lourdes responsabilités : resserrer les liens entre tous les citoyens et citoyennes grâce à cette magie des moyens de communication de masse, lesquels sont attestés capables de faciliter le partage de toutes les informations et connaissances, la transmission des données économiques, des valeurs historiques, culturelles et morales constituant le ciment de la société haïtienne».

En dehors des démarches administratives pour trouver un local devant reloger temporairement le journal, des réflexions pour identifier les besoins, disposer d’un budget de fonctionnement, acquérir le matériel et les équipements nécessaires, en dehors des initiatives pour recruter le personnel administratif,  les journalistes, les techniciens et le personnel de soutien, en vue de l’impression du premier numéro du quotidien, il a été question, surtout, de donner une nouvelle orientation au journal «L’Union», en fonction de ce nouveau statut de quotidien d’État et de service public. Cette orientation nouvelle ne peut être plus perceptible, plus claire, plus patente qu’à travers un projet éditorial.

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