De «Le Nouveau Monde» à «Haïti Libérée»

Le 7 février 1986, la chute de la dictature des Duvalier donnait lieu à tous les espoirs, à tous les délires, et il fallait brûler tout ce qui avait un lien, de près ou de loin, avec le régime déchu. La radio et la télévision nationales – toujours instrumentalisées, dans les moments d’interrègne, de prise de pouvoir, pour leur grande immédiateté et, surtout, pour des raisons politiques, sociales et économiques liées à la réalité du pays – ont pourtant fonctionné, et n’ont pas changé de nom. Mais le quotidien d’État «Le Nouveau Monde» a dû être fermé, momentanément, pour reparaître un mois après, le 25 mars 1986, sous un autre label: «Haïti Libérée» qui a, en fait, transpiré l’air du temps. Dans ce pays traversé par un vent de «démocratie», les militaires du Conseil national de gouvernement (CNG) au pouvoir ont nommé, pour mener les destinées du quotidien d’Etat, un Conseil de direction composé des journalistes ou hommes de medias connus : Willem Roméus, Ady Jean Gardy, Christophe Ph. Charles.

Cette direction collégiale a imprimé une orientation à la ligne éditoriale du journal d’Etat «Haïti Libérée» qui a répondu, dès sa première livraison, aux espérances, aspirations, attentes démocratiques qui traversaient tout le pays. Mieux, le journal s’est donné pour mission de diffuser des informations susceptibles de réveiller la conscience nationale, endormie depuis près de trente ans, et de bien tenir son rôle d’organe de presse charriant les revendications de la collectivité, une forme de media d’État de service public. Le bâillonnement de la parole devait faire place à cette ouverture aux autres, ou plutôt à une ouverture des colonnes du journal d’Etat à toutes les forces vives de la nation, incluant les forces politiques et sociales assoiffées de changement, de démocratie… Le quotidien d’État «Haïti Libérée», à ses débuts, pouvait s’enorgueillir de s’être rapproché de la ligne des journaux d’équilibre, d’informations générales, soucieux du respect de la déontologie professionnelle.

D’ailleurs, le général Henry Namphy, président du CNG, s’exprimant lors du premier anniversaire du quotidien «Haïti Libérée», n’a pas caché son impression à propos de cette nouvelle ligne directrice : « Benjamin des quotidiens haïtiens, Haïti Libérée a su, pendant un court laps de temps, s’imposer à l’attention de plus d’un, par sa vision objective de la réalité. Véhiculant une information propre à dynamiser la conscience nationale, Haïti Libérée s’est en quelque sorte, distinguée dans sa mission d’organe de presse au service de la collectivité haïtienne[5] .» Il fallait le dire tout haut, puisque ce quotidien, à grand tirage, en rupture totale avec son plus proche ancêtre, prenait sur lui de faire une bonne promotion du créole avant même que cette langue ne soit consacrée nationale et officielle par la Charte de 1987. Communiqués, notes, réflexions, rédigés en créole par des organisations politiques et de la société civile, étaient publiées dans les colonnes de ce quotidien.

N’était-ce pas aller trop vite en besogne? La démocratie s’avèrerait-elle «un point de départ ou un aboutissement» ? La «bamboche» démocratique décrétée par le général Namphy allait être de très courte durée. Les événements politiques allaient basculer le pays dans des aventures dangereuses et réveiller tous les vieux démons, non encore exorcisés. Et même cette expérience d’ouverture, dans la gestion du journal, allait s’estomper net. En effet, le collège, à la tête du journal depuis sa réouverture, peu après février 86, a été remplacé par M. Willem Roméus qui, premier directeur général du quotidien d’État «Haïti Libérée», a exercé cette fonction jusqu’au début de février 1988.

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