Les déterminants influençent la valeur du taux de change


Dr Eddy Labossière./ Photo (archives) : challengesnews.com

Depuis le début de l’année 2018, la dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain continue de défrayer la chronique à tel point que la fameuse phrase «lajan ameriken an ap vale tèren sou goud la wi» devient le credo de la plupart des Haïtiens, même pour les profanes en économie. Pourtant, nombreux sont ceux qui ignorent les facteurs influençant la valeur du taux de change entre la gourde et le dollar américain. À cet effet, L’Union a rencontré le docteur en économie, Eddy Labossière, pour éclairer la lanterne de ses lecteurs sur ce sujet sensible et d’actualité. 

L’Union (LU): Généralement, comment procède-t-on pour fixer ou déterminer le taux de change?

Dr. Eddy Labossière (EL) : En dehors de la spéculation faite par les operateurs économiques, le taux de change entre deux monnaies est déterminé par les mécanismes du marché des changes notamment en fonction des offres et des demandes qui sont faites de cette monnaie. Se référant au taux de change entre la gourde et le dollar américain, la détermination de celui-ci est fonction, d’une part de la quantité de dollars demandée par les agents économiques auprès des banques haïtiennes et d’autre part de celle qu’elles ont reçue de leurs déposants. De manière plus simple, le taux de change entre la gourde et le dollar américain est fixé en fonction de l’offre et de la demande du dollar américain.

LU : En tant que marchandises soumises au jeu de l’offre et de la demande, que se passerait-il s’il y a un déséquilibre qui se produit entre l’offre par rapport à la demande de dollars?

EL: Tout déséquilibre au niveau du marché des changes pourrait se traduire par une hausse du taux de change entre la gourde et le dollar américain. Dans le cas où les agents économiques exercent une forte pression sur les banques pour obtenir le dollar américain et que parallèlement celles-ci reçoivent peu de billets verts de leurs déposants, cela pourrait augmenter le taux de change entre ces deux monnaies. Autrement dit, cette situation peut engendrer la dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain, bien que ce ne soient pas les seules raisons qui pourraient conduire à un tel cas de figure. Une chose est certaine, plus le dollar américain se fait rare et que la demande pour celui-ci augmente, il est tout à fait normal que son prix (taux de change) augmente.

Nul n’est sensé oublier qu’au lendemain du séisme du 12 janvier 2010, le flux de dollars américains qui circulaient dans le système financier haïtien avait permis aux autorités monétaires de stabiliser la monnaie locale notamment avec la rentrée massive de nombreuses Organisations non-gouvernementales (ONG) dans le pays. En effet, de février à octobre 2010 le taux de change entre la gourde et le dollar américain s’était stabilisé autour de 39 gourdes, selon les données publiées par la BRH. C’était le même constat avec la présence du contingent de la MINUSTAH en Haiti qui a contribué à tirer vers le haut l’offre de dollars disponible à cette époque. De nos jours, le contexte socio-économique est différent.  À titre d’exemple, on observe une diminution des dons internationaux et des ressources dont jouissait l’État haïtien via l’accord PetroCaribe. En d’autres termes, on assiste à un tarissement considérable de l’offre de dollars américains sur le marché financier alors que la demande à tendance à augmenter considérablement.

Tout excès de demande par rapport à l’offre occasionnera une augmentation du prix, autrement dit du taux de change. Il est impératif d’attirer des dollars américains dans l’économie haïtienne et il n’y pas quatre chemins: il faut augmenter nos exportations et réduire du même coup nos importations. En un mot, il faut réduire le déficit de la balance commerciale.

LU : Existe-t-il d’autres facteurs qui pourraient influencer la détermination du taux de change?

EL : Un autre facteur extrêmement important peut influencer l’évolution du taux de change ce sont les déterminants psychologiques du marché. N’oublions pas que les agents économiques suivent de très près la conjoncture sociopolitique et économique du pays. Dans le cas où celle-ci ne leur inspire plus confiance, ils vont manifester une préférence pour le billet vert en tant que monnaie de refuge pour conserver et protéger leur pouvoir d’achat. Ce qui va créer une demande artificielle pour le dollar américain. Étant donné que l’offre de dollar émanant des banques haïtiennes est inférieure à la demande, cette situation occasionnera une augmentation du prix du dollar par rapport à la gourde, donc du taux de change.

Enfin, un autre facteur qui pourrait agir sur le prix du taux de change est le déficit budgétaire de l’État haïtien. En économie, pour tout déficit budgétaire il faut un responsable. En ce qui nous concerne en Haïti c’est la BRH qui endosse cette lourde tâche via la création monétaire. Donc, il en résulte une quantité de gourdes circulant dans l’économie haïtienne nettement supérieure à celle de dollars américains disponible.

L’Union : Quel est le rôle que devrait remplir la BRH dans ce contexte de dépréciation continue de la gourde?

Dr. Eddy Labossière: Normalement, le rôle de la BRH devrait consister essentiellement à l’élaboration des politiques monétaires afin de freiner l’inflation, donc de stabiliser le niveau des prix. Vue le contexte haïtien, la BRH est obligée de se doter d’une deuxième mission celle de suivre les valeurs intérieure et extérieure de la gourde par rapport aux autres monnaies. À cet effet, une panoplie d’instruments monétaires est à leur disposition, tel l’«Open Market». Via cette stratégie, la BRH intervient sur le marché financier afin d’injecter des dollars américains pour permettre à la gourde de sortir sa tête de l’eau. D’autres instruments à la disposition de la Banque Centrale sont : l’obligation BRH et les réserves obligatoires.

Le premier est un nouvel instrument de reprise de la liquidité à court terme du système bancaire introduit dans le système financier haïtien depuis novembre 2016. Cette mesure visait un double objectif. D’une part, il s’agissait de substituer progressivement les bons BRH aux réserves obligatoires pour signifier que la banque voulait rompre avec la politique de répression financière qui avait prévalu durant les quinze années antérieures. D’autre part, il était donné aux opérateurs économiques le signal d’un engagement de la BRH envers le développement du marché interbancaire. Avec le second, depuis la période allant de 1979 à 1996, les autorités monétaires ont imposé des coefficients de réserves très lourds sur les passifs des banques commerciales afin de contrôler l’offre monétaire. (Ajout de la rédaction).

Propos recueillis par Pierre Ricardo Placide

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